Et si les milliards d’euros du Linky servaient plutôt à lutter contre la précarité énergétique ?

L’installation des 35 millions de compteurs Linky a commencé. Elle suscite une opposition légitime de la part de nombreux citoyens et collectivités tant les bienfaits du compteur pour l’usager sont loin d’être démontrés.  Côté risques, le site Internet de Robin des Toits en détaille de nombreux sans qu’ERDF ne soit en mesure, pour l’instant, de donner des garanties pour les consommateurs.

Parmi les arguments mis en avant par ERDF pour justifier cet investissement de 5 milliards d’euros, je me suis intéressé à celui sur les économies d’électricité. Un sujet qui, comme tout écologiste conscient de la nécessité d’aller vers la sobriété énergétique, me tient à cœur.

Selon ERDF, « avec le compteur Linky, je peux suivre ma consommation sur un site Internet, mieux la comprendre et agir pour la maîtriser ». Mais pour l’association de consommateurs UFC-Que choisir interrogée par Le Monde, « initialement, Linky a été développé par ERDF avant tout pour mieux gérer son réseau. Ce portail dédié mis à disposition par ERDF – dont les données ne sont affichées qu’en kilowatt-heure et non en euros – n’offre qu’un service de base peu attractif ». Déplorant que la phase d’expérimentation ait essentiellement consisté en des tests techniques, et n’est jamais été pensée d’un point de vue du consommateur, le représentant UFC-Que choisir dénonce la propagande d’ERDF : « Le compteur en soi, certes communiquant, ne permet pas de faire des économies, insiste-t-il. Ce sont les services développés autour, en interconnexion, qui en feront un outil de maîtrise de la consommation d’énergie. »

Bon, c’est donc toujours la seule volonté du consommateur de faire des économies qui importe. Pas besoin de Linky pour suivre sa consommation, personnellement je relève le compteur actuel tous les mois ce qui suffit largement pour vérifier si nos actions d’économies d’électricité sont efficaces. A l’inverse, toute personne qui s’en contrefout de l’écologie, des guerres liées à l’énergie ou simplement de ses dépenses, n’ira pas plus voir ses consommations avec Linky que maintenant…

Au lieu de tromper les consommateurs avec cet argument bidon, ERDF pourrait utiliser différemment ces 5 milliards € pour réduire de manière sûre la consommation d’électricité. 5 Mds €, ce n’est pas rien quand même comme budget, on peut en faire des choses avec tout cet argent ! Voici au moins 2 idées qui pourraient avoir des impacts positifs au niveau social comme environnemental.

Avec 5 milliards d’euros, on pourrait équiper tous les ménages en ampoules LED

Un rapide calcul montre qu’on pourrait économiser environ 6 % de l’électricité consommée par les ménages. En effet, le coût d’installation d’un compteur Linky est de 143 € environ (5 Mds € / 35 millions de compteurs). Selon l’ADEME, chaque ménage dispose en moyenne de 25 ampoules. Les ampoules LED  (« Light Emitting Diode », « Diode Electro-luminescente » en français) sont actuellement les plus économes en énergie. Elles sont vendues actuellement autour de 5 € (11 modèles à ce prix chez Ikéa, les moins chers étant à 1,5 € l’ampoule). On peut imaginer que des ampoules LED de qualité fabriquées en France reviendraient à maximum 4 €/ampoule. Si ERDF mettait à disposition gratuite 25 ampoules LED par ménage (évidemment celles qui sont classées comme ne présentant pas de risque pour les yeux), cela lui coûterait donc 100 € et il y aurait encore 43 € de budget pour gérer le dispositif de communication, distribution des ampoules, recyclage des anciennes, etc.

Combien économiserait-on si tous les ménages passaient aux ampoules LED ?

En électricité, selon l’ADEME, chaque ménage français (avec ses « 25 points lumineux ») consomme entre 325 et 450 kWh par an pour son éclairage. Soit 388 kWh par an en moyenne.

Ne trouvant pas le mode de calcul de l’ADEME (quel type d’ampoule, nombre d’heure d’éclairage, etc), j’ai estimé une consommation moyenne par an pour les 25 point lumineux équipé en ampoule LED (voir calcul en bas de page). J’arrive à 183 kWh/an.

Sur cette base, les ménages passeraient donc de 388 kWh/an à 183 kWh/an et diviseraient ainsi en moyenne leur consommation d’éclairage par 2,1. Pour les consommateurs d’électricité 100% renouvelable comme chez Enercoop, le kWh est à 0,16 € (abonnement compris). Soit 33 € d’économie chaque année. Environ 1/3 en moins pour les clients du dumping nucléaire d’EDF…

Ramené à l’ensemble des 28 millions de ménages, ça ferait tout de même 5,74 Gwh/an d’économie soit l’équivalent de 94 % de la production d’un réacteur de Fessemheim ! Pour François Hollande qui ne sait pas comment tenir sa promesse de fermer des centrales nucléaires, voilà une bonne nouvelle…

Conclusion, si ERDF consacrait plutôt les 5 Mds € à aider les ménages à passer à l’éclairage LED, y aurait 6% d’économies d’électricité garanties (et non virtuelles comme Linky) avec une baisse des factures aussi pour les consommateurs. Et au lieu de produire des Linkys inutiles, les ouvriers-ères des usines françaises fabriqueraient les quelques 700 millions d’ampoules LED nécessaires (un peu moins car nous sommes déjà quelques-uns équipés…). Bon, ces chiffres sont à affiner par les connaisseurs mais ça donne un ordre de grandeur qui montre les potentiels avec un tel budget.

Encore mieux, ERDF pourrait lutter contre la précarité énergétique !

Agir sur l’éclairage de tous les ménages serait une bonne mesure mais il serait encore plus juste de consacrer ces 5 Mds € à aider en priorité les 5 millions de ménages touchées par la précarité énergétique (chiffres 2006 selon l’Observatoire national de la précarité énergétique, 2014).

Je n’ai pas le temps de faire les recherches et les calculs sur le potentiel de ce point de vue mais citer le dossier spécial de la Fondation Abbé Pierre suffit à comprendre les besoins criants :

« La France compte près de 4 millions de logements « passoires thermiques » dans lesquels vivent pour une bonne part des ménages modestes, qui n’ont pas accès à des logements de qualité et thermiquement performants. Des mesures ont été engagées sur le parc social (objectif de 120 000 rénovations HLM/an). Pour le parc privé et suite aux préconisations du rapport « Précarité énergétique » du Plan Bâtiment Grenelle, le programme Habiter Mieux (Anah) intervient depuis 2011. Il a connu une progression notable pour atteindre 50 000 logements rénovés en 2014, près de 100 000 cumulés depuis le lancement. Cependant les objectifs fixés pour ce programme restent décalés des enjeux quantitatifs. Au rythme actuel, la France aura traité le problème en …2095. »

En toute cohérence, ERDF pourrait donc aider en priorité les ménages vivant dans ces « passoires thermiques » et qui sont équipées des chauffages électriques. Parmi ceux-ci, beaucoup vivent dans un HLM (800 000 logements HLM sont très mal isolés).

On pourrait donc imaginer que ce budget de 5 Mds € serve à isoler 250 000 logements HLM (20 000 € en moyenne) ce qui améliorerait le quotidien de probablement 1 million de personnes ! Encore mieux, en profiter pour remplacer ces aberrations énergétiques que sont les vieux chauffages électriques et les remplacer par des chauffages par énergies renouvelables. Là aussi, il y aurait un sacré paquet d’emplois à la clé ! Et cela pourrait aussi aider ERDF et EDF à réduire leurs problèmes liés au pic de consommation l’hiver quand des millions de personnes déclenchent en fin de journée leurs énergivores chauffages électriques…

Quelles que soient les mesures envisagées, on voit bien que ces 5 milliards d’euros qu’ERDF veut investir dans Linky pourraient être bien mieux utilisés autrement. ERDF et EDF font croire que le consommateur ne paiera pas pour l’installation du Linky mais qui est naïf à ce point ? Nous savons très bien que c’est bien le lui qui paiera tôt ou tard cette dépense.

Il me semble que le mouvement d’opposition à Linky qui grandit actuellement partout en France devrait s’allier avec les organisations qui luttent contre la précarité énergétique. Cela apporterait non seulement du poids supplémentaire auprès d’ERDF et des élus mais aussi plus de sens encore en portant ensemble des alternatives sociales et environnementales à ce nouveau scandale.

NB : Calcul pour arriver à 183 kWh/an de consommation en éclairage LED

Une consommation totale de 100 W/h pour les 25 ampoules réparties ainsi : 3 de 7W, 9 de 5W, 10 de 3W et 3 de 1W soit 99 W/h arrondis à 100 W/h).

Une durée de 5h par jour X 365 jrs = 1825 h/an.

Consommation totale 100 W/h X 1825 h/an = 182 500 W/an = 182.5 kWh/an arrondi à 183.

NB 2 : Notons que les 183 kWh/an que j’obtiens correspondent d’ailleurs à la « Consommation annuelle par logement » pour l’éclairage dans le Scénario NégaWatt 2011 pour l’année 2020 (« Tableau 20 : Évolution de la consommation d’électricité spécifique liée à l’éclairage dans le secteur résidentiel » de « Partie 2 – Sobriété et efficacité énergétiques : analyse sectorielle sur la demande ») même si le calcul est totalement différent.

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Un an après son discours écolo, la trahison de Hollande éclate au grand jour !

Hollande conf envt 2014

Le 27 novembre 2014, un mois après la mort de Rémi Fraisse à Sivens, François Hollande annonce lors de la troisième Conférence environnementale  que des leçons vont en être tirées. Il déclare que « Sivens exige donc d’accomplir des progrès supplémentaires de la participation des citoyens dans la délibération de la décision publique et c’est ce que nous allons décider. Tout doit être fait pour que sur chaque grand projet tous les points de vue soient considérés, toutes les alternatives soient posées, que tous les enjeux soient pris en compte mais que l’intérêt général puisse être dégagé car, il y a un intérêt général, il n’y a pas que la somme des intérêts particuliers ». Il s’engage alors à lancer un « chantier sur la démocratie participative » sur 6 mois dont les conclusions « seront aussitôt mises en œuvre ».

Un an plus tard, des collectifs citoyens qui luttent contre les projets inutiles et imposés (Notre-Dame des Landes, Sivens, LGV Sud-Ouest, plusieurs autoroutes, etc) et des associations nationales (France Nature Environnement, Agir pour l’Environnement, Les Amis de la Terre, etc) ont fait leur bilan : non seulement cet engagement du Président de la République n’a pas été tenu (comme tant d’autres…) mais ils font même le constat d’une régression démocratique sur les questions d’environnement. Voir les articles et communiqués.

Comme pour bien faire comprendre aux militants écologistes qu’il n’a aucunement le souhait d’encourager la « participation des citoyens dans la délibération de la décision publique », François Hollande célèbre le premier anniversaire de ce beau discours vert en assignant à résidence 24 militants écologistes ! Selon un article dans Médiapart, ces assignations à résidence ont formellement pour but d’ « empêcher leur éventuelle participation à la mobilisation citoyenne interdite autour de la COP21 ».

Dans un même élan démocratique, le gouvernement a fait boucler à Saclay (Essonne) la zone où des opposants aux grands projets d’infrastructures (Notre-Dame-des-Landes, Roybon, Bure…) se retrouvaient (arrivant pour certains à vélo) en vue de la marche sur le climat à Paris le 29 novembre. Cette dernière a opportunément été interdite à Paris sous prétexte d’état d’urgence comme dans près de 20 villes de France. Les contrevenants à cette interdiction encourent 6 mois de prison et 7500 € d’amende !

Comble de l’hypocrisie pour une interdiction censée réduire les cibles potentielles d’attentats, la Préfecture du Tarn précise dans son arrêté que « les animations commerciales telles que les brocantes, braderies, marchés, fêtes foraines, agricoles… ne sont pas concernées par cette interdiction et peuvent donc être organisées normalement en y renforçant les mesures préventives de sécurité »… Faudrait quand même pas qu’interdire les manifestations contre la société de consommation qui génère le changement climatique fasse du tort au commerce ! Circulez, et surtout consommez toujours plus, y a rien à voir !

Mais nous sommes nombreux à considérer que le changement climatique est la plus grande menace qui pèse sur le peuple français et l’humanité toute entière. Nous restons donc mobilisés durant la COP21 et dès ce week-end :

La tracto-vélo partie de Notre Dame des Landes, rejointe par des convois partis d’Agen, de Dijon, Bure ou de Forcalquier, se clôture ce samedi 28/11 à la bordure de Paris pour un grand banquet des zads et autres espaces en résistance. Ils appellent ceux et celles qui souhaitent partager ce banquet avec eux en toute convivialité à les rejoindre à 14h à Versailles au RER C Château de Versailles – rive gauche (voir précisions importantes).

Demain dimanche 29 novembre de 12h à 13h à Paris, Alternatiba et ATTAC (qui donne les détails pratiques ici) organisent l’opération « prenons-nous en mains pour un climat de paix ! ». Pour leur part, FNE, la Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace et le WWF ont lancé le site www.march4me.org , un dispositif digital permettant de mettre en lien les personnes qui sont empêchées de marcher en France avec celles qui pourront marcher à travers le monde.

Pour ma part, comme Gérard Onesta, tête de liste du rassemblement citoyen, écologiste et solidaire aux élections régionales, rassemblement que je soutiens, je ferai partie des citoyens qui se baladeront à Toulouse demain midi…

A noter que le documentaire « Ecolos : ennemis d’Etat », de la journaliste Nolwenn Le Fustec, sera diffusé, pour l’ouverture de la COP21, lundi 30 novembre à 22h45 sur Canal + (Spécial investigation) en crypté (abonnés Canal +). Et rediffusé en clair sur C+ lundi 7 décembre à 15h10. Voir la bande-annonce.

Attentats, crise des réfugiés… Il est urgent d’agir sur les causes !

Vendredi 13 novembre, la guerre que la France mène contre les djihadistes à plusieurs milliers de kilomètres s’est invitée sur notre territoire. A travers ces monstrueux attentats coordonnés, nos ennemis ont frappé près de 500 personnes au hasard à Paris et à St Denis et ont déchiré le cœur des Français.

Après le moment de recueillement et de compassion à l’égard des proches des victimes et des blessés, des questions essentielles viennent à nous. Que faut-il faire face au risque de nouveaux attentats ? Les Français ne sont-ils plus en sécurité ? Le terrorisme est-il la plus grande menace aujourd’hui pour notre peuple et l’Occident en général ?

Dans l’immédiat, ces attentats viennent rappeler que la France est activement engagée dans plusieurs guerres au Moyen-Orient et en Afrique contre des groupes djihadistes. Ceci en l’absence de réel débat politique dans la population sur les objectifs et la stratégie qui est ainsi menée. Que l’on soit d’accord ou pas avec ces interventions militaires, elles font de la France une cible prioritaire pour ceux que nos soldats combattent dans d’autres pays. L’attentat contre l’équipe de Charlie Hebdo pouvait laisser croire que seules des personnes ciblées (et leur entourage par ricochet) pouvaient craindre pour leur vie mais l’horreur du vendredi 13 novembre est venue dramatiquement montrer que les terroristes visent désormais à l’aveugle en France et probablement aussi toute représentation française à l’étranger.

Surveiller les terroristes ou les militants écologistes non-violents ?

Tant que nous serons en guerre (officielle ou officieuse), les risques d’attentats seront bien présents. Il est illusoire de penser que la présence de nombreuses forces de l’ordre sur le terrain empêchera des nouveaux attentats comme le démontrent ceux de vendredi. Paris est sans doute la ville où la police et les militaires mobilisés sont les plus présents au m2. Mais ils n’empêcheront jamais tous les kamikazes de venir tuer à grande échelle dans les nombreux lieux fréquentés à Paris et ailleurs. On ne va pas mettre un militaire dans chaque bus, chaque rame de métro, chaque bar, chaque restaurant, etc… Et si on le faisait, il serait sans doute la première victime du terroriste qui mitraillerait ensuite le public.

En attendant de voir les effets d’une réelle action efficace sur les causes (dont je parlerais plus loin), c’est bien le renforcement de la surveillance des djihadistes et des personnes radicalisées qui réduira le nombre de passages à l’acte et donc de victimes. Lorsque l’on voit les moyens disproportionnés déployés contre des militants pacifistes pour imposer par la force des projets inutiles et dangereux comme à Sivens, Notre-Dame des Landes, etc, on ne peut qu’être choqué que ces forces de l’ordre et de surveillance ne soient pas plutôt affectées à la lutte contre les vrais terroristes. Il est scandaleux que le gouvernement mobilise plusieurs agents de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour identifier les auteurs d’un piratage informatique de sites web protestant contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires CIGEO alors que la DGSI manque de moyens pour surveiller les terroristes potentiels ! Selon Le Monde le 14/11/15 : « La DGSI suit spécifiquement ce que nous appelons le “haut du spectre”, c’est-à-dire les individus les plus dangereux », a assuré M. Cazeneuve à Libération, le 12 novembre. Vraiment ?

Le terrorisme n’est pas la plus grande menace

Même si c’est un drame immense pour les blessés et les proches des victimes, l’émotion ne doit pas nous faire perdre la raison. Le risque individuel d’être une victime au hasard d’un attentat reste moins élevé que celui de mourir d’un accident de transports par exemple. Si l’on regarde froidement le nombre de victimes potentielles, le terrorisme n’est pas la plus grande menace aujourd’hui pour notre peuple.

Par exemple, selon un article paru dans Ouest-France le 15/07/15, « Les particules, un des principaux polluants atmosphériques avec l’ozone et les oxydes d’azote, sont responsables de 42 000 morts prématurées en France chaque année, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ». Selon une commission d’enquête du Sénat, cette pollution de l’air coûte plus de 100 milliards d’euros par an à la France… Et que dire de l’absence de prévention sérieuse sur les risques liés aux pesticides, aux milliers de molécules chimiques, aux ondes électromagnétiques, etc ? Combien de nouveaux scandales de type amiante en devenir ? Rappelons que le danger de l’amiante a été dévoilé par l’Académie des sciences de New York en 1964 et que la France a été un des pays les plus lents à l’interdire, plus de 30 ans plus tard. Selon les travaux menés par l’Institut de veille sanitaire (INVS), l’amiante a déjà fait entre 61 000 et 118 000 morts entre 1995 et 2009 et pourrait en faire encore 100 000 de plus d’ici 2050…

Tous ces morts-là, victimes de la pollution de leur milieu de vie ou de travail et qui meurent généralement après des années de souffrances sont-ils moins importants que les victimes d’attentats car ils meurent loin des caméras ? Il suffit de faire quelques recherches sur Internet pour constater que des dizaines de milliers de morts évitables par des réelles politiques de prévention existent aussi dans tous les pays de l’Occident (même si les polluants peuvent varier).

Et que dire des 16 000 enfants de moins de 5 ans qui meurent encore chaque jour et dont « près de la moitié des décès est associée à la malnutrition », qui affaiblit la résistance des enfants aux maladies, selon l’ONU ? 8000 enfants morts par jour, 3 millions par an, largement évitables ! Où est la coalition internationale contre cette crise majeure quotidienne ?

La question s’est posée d’annuler la COP21 au prétexte que la menace terroriste serait plus importante que le changement climatique. La catastrophe climatique annoncée par les scientifiques, dans le cas où les Etats ne décident pas enfin d’agir à la hauteur des enjeux, menace l’ensemble des êtres humains (et la majorité des espèces animales et végétales). Des centaines de millions de personnes en seront les victimes voire, nous disent les scientifiques, l’humanité toute entière si l’emballement s’amplifie et sort définitivement de toute influence possible des humains. Nous sommes là sur des effets irréversibles à l’échelle de la planète et pour des siècles. Le terrorisme est lié aux relations entre êtres humains donc, même si c’est peu probable, on peut imaginer que les sociétés arrivent à l’éradiquer ou au moins à le limiter à un faible niveau d’impact. Les enjeux ne sont pas du tout les mêmes.

L’implosion de nos sociétés ?

Au-delà du choc psychologique de ces terribles attentats en direct sur les chaînes TV, il faut donc regarder avec lucidité ce qui menace notre avenir, collectivement et individuellement. Si nous n’agissons pas sur les causes des guerres actuelles et futures, sur celles des migrations massives et des risques croissants de pénuries alimentaires, ce ne sont pas des attentats qui feront de nombreuses victimes dans notre pays et en Europe mais vraisemblablement des guerres civiles. Comment ne pas voir venir la confrontation entre une partie de la population ouverte sur le monde, portant des valeurs de solidarité et de tolérance et une autre attirée par le repli sur soi et prête (pour certains dès aujourd’hui) à tirer à balle réelle sur des migrants fuyant la misère ou la répression ? Combien d’affrontements meurtriers à venir entre celles et ceux luttant pour leur survie morale et les autre prêts à tuer pour leur survie matérielle ?

Certains verront là des propos irrationnels, complètement catastrophistes dans la bouche d’un écolo une fois de plus… Pourtant, c’est l’expérience d’une sorte de guerre civile locale à Sivens qui me fait craindre ce qu’il peut advenir si la population devient sous pression de migrations massives notamment dues à la crise climatique en cours. Regardons tous ces murs s’ériger les uns après les autres aux frontières au cœur de notre Europe alors que le nombre de migrants fuyant la guerre en Syrie et en Irak reste à la hauteur des capacités d’accueil des 500 millions d’européens (UE). Rappelons-nous les 120 000 réfugiés vietnamiens et cambodgiens accueillis et installés durablement en France… Pour de multiples raisons, notamment irrationnelles, beaucoup de gens ont peur aujourd’hui, ils se sentent menacés et les migrants vont en faire les frais.

Si nous ne mettons pas en place rapidement des politiques de commerce équitable et de coopération dans les secteurs essentiels avec nos voisins d’Afrique et du Moyen-Orient, ce sont plusieurs millions de personnes fuyant la misère et les conflits qu’elle génère qui tenteront de rejoindre l’Europe en moyenne chaque année. Qu’adviendra-t-il si l’Europe est alors dirigée par des gouvernements d’extrême-droite repliés égoïstement chacun dans les frontières des nations ? Comment nos sociétés ne pourront-elles pas imploser face au dilemme de secourir ou de laisser mourir en Méditerranée des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ? Pour ma part, je préfère prendre le risque de mourir plutôt que de laisser notre humanité s’enfoncer dans un tel barbarisme.

Mettre fin à la misère et l’humiliation par des politiques solidaires ici et là-bas

Et même en écartant les risques de guerres civiles ou intra-étatiques en Europe pour se limiter au risque terroriste djihadiste, il est nécessaire de mener ces politiques écologistes et altermondialistes pour améliorer les conditions socio-économiques partout pour éviter d’augmenter le nombre de candidats au djihad. De nombreux observateurs indiquent que Boko Haram (désormais l’« État islamique en Afrique de l’Ouest ») s’est implanté en exploitant la situation de conflit agricole lié à la disparition en dix ans de 80 % de la surface du lac Tchad. « Quand le ventre est vide, la tête ne réfléchit pas » selon la coordinatrice de l’association des femmes peules autochtones du Tchad citée dans la Voix du Nord (voir aussi ce reportage de RFI). En Syrie, ce sont près d’un million de personnes, touchées par l’insécurité alimentaire liée à plusieurs années de sécheresses, qui ont rejoint les centres urbains. « Un exode rural qui a contribué à faire basculer le pays dans le conflit » selon plusieurs chercheurs cités dans un article du 11/09/15 dans Le Monde. Conflit ayant déjà fait plus de 250 000 morts en quatre ans et auxquels les terroristes se seraient référés au Bataclan pour perpétrer leur massacre. Alors que des écologistes comme René Dumont ont lancé l’alerte il y a plus de 40 ans, combien de temps allons-nous perdre encore ? Ne récoltons-nous pas aussi le fruit de l’abandon de nombreuses populations dans nos villes qui ont été laissées dans la misère sociale et l’humiliation au quotidien ?

En se limitant à la voie sécuritaire et à la poursuite du soutien aux dictateurs de ces pays, les Européens ne vont faire que générer de plus en plus de frustrations et d’humiliations parmi ces peuples qui entraineront à leur tour une montée du terrorisme. Cette escalade de la violence nous entraîne vers le pire des scénarios pour nos démocraties européennes mais surtout elle fait reculer d’un bond l’espoir d’obtenir enfin un monde apaisé à l’image de ce que l’Europe a su construire avec diplomatie et courage depuis les atrocités de la 2e guerre mondiale.

Construire la solidarité humaine ou s’enfoncer dans la violence…

Notre jeunesse a aujourd’hui un choix clair entre un sursaut démocratique et engagé sur le long terme à faire vivre une solidarité entre humains (au-delà de toute différence de couleur de peau, de religion, etc) face à la menace climatique et une spirale infernale d’égoïsmes et de violences qui leur mettra, de gré ou de force, une arme entre les mains dans les 20 prochaines années. En y réfléchissant un instant, chacun peut imaginer les cercles vertueux et vicieux qu’entraineront nos choix politiques des prochaines années.

Pour éliminer en grande partie les causes des guerres et migrations massives annoncées, j’ai déjà avancé quelques pistes dans le billet ci-dessous publié le 4 septembre 2015 sur mon blog Médiapart. Ce ne sont pas des recettes miracles mais des politiques qui ont fait leur preuves sur le terrain et qui pourraient être efficaces à moyen et long terme. Il y a urgence à ce que celles et ceux qui veulent construire la paix, ici et partout dans le monde, autour des principes de liberté, d’égalité et de fraternité se mobilisent vraiment. Pour l’heure, tous les moyens non-violents doivent être mobilisés, dans nos actes quotidiens, dans les mobilisations collectives et dans les urnes pour ne pas laisser le FN conquérir le pouvoir grâce à l’abstention… Agissons avant qu’un régime autoritaire ne brise nos rêves humanistes !

Crise des réfugiés et des éleveurs : agir sur les causes à travers des politiques écologistes et altermondialistes

Une crise chasse l’autre habituellement sur les écrans de TV. Mais depuis le début de l’été, deux crises se disputent la couverture médiatique en France. Et en ce jeudi 3 septembre 2015, les gros tracteurs  de la FNSEA ont obtenu la Une au détriment de la photo choc de ce petit garçon mort noyé d’avoir cru au rêve européen. Tout au moins jusqu’à ce que l’absence de la photo dans la presse française devienne en elle-même un scandale et que cela occupe l’attention des journalistes une bonne partie de la journée.

Autre point commun entre ces deux crises majeures, l’annonce aujourd’hui de mesures par le gouvernement français. Mesures qui ne vont résoudre que partiellement les crises et sur du court terme seulement (et encore, voyons la mise en pratique pour en juger). Certes, il n’est pas simple dans ce monde interdépendant de résoudre les crises majeures mais il est déplorable de constater que si peu de prévention a été faite alors que ces drames étaient prévisibles.

Concernant l’immigration en Europe (mais aussi en Afrique ou en Asie du Sud-Est par ex), elle est souvent contrainte, une très grande majorité des personnes décidant de fuir leur pays où leur vie est menacée, physiquement et/ou socialement. Cela peut être pour des raisons politiques comme les conflits (Syrie, Irak, etc) ou les persécutions (minorités religieuses ou « ethniques », militant-es des droits de l’homme, de l’environnement, contre la corruption, etc). Les causes du départ sont aussi la misère économique dans de nombreux pays où il est difficile de trouver un emploi ou de vivre de son travail…

Je me rappelle avoir visité une grande exposition à Bruxelles dans les années 1994-95 qui montrait admirablement bien les différentes causes de l’émigration. Chaque visiteur se mettait dans la peau d’un-e émigré-e de façon aléatoire et commençait à vivre son parcours infernal entre son pays d’origine et son pays de destination. Des étudiants jouaient le rôle de policiers ou d’agents chargés des demandeurs d’asiles et on pouvait rapidement se rendre compte de l’humiliation vécue par ces personnes venant chercher un avenir moins brutal en Europe. Il serait bon de remettre à jour et diffuser massivement ce type d’exposition sur tout le territoire pour faire de la pédagogie sur les migrations. Le musée de l’histoire de l’immigration à Paris devrait aussi être décliné en régions pour contribuer également à rappeler que la France a toujours été un pays de migrations (in et out) et espérer ainsi faire baisser les scores du FN.

Evidemment, il faut prendre des mesures d’urgence pour gérer l’afflux de réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie, en Irak et partout où les conflits meurtriers inciteront toujours les gens à fuir pour sauver leur peau. Certains réfugiés ne cherchent qu’un  accueil temporaire et retourneront dans leur pays si cet exil forcé ne dure pas trop longtemps. Pour plein de bonnes raisons personnelles, d’autres renonceront à repartir et s’intégreront dans leur pays d’accueil comme ce fut le cas dans le passé et à présent pour de nombreux immigrés en Europe mais aussi de nombreux européens ayant émigré dans le monde à différentes époques. Chaque pays, chaque région, chaque commune peut prendre sa part dans cette politique européenne solidaire. Déjà, partout en Europe, des personnes et des familles viennent en aide aux réfugiés et on peut aisément imaginer qu’un vaste mouvement s’élance si les pouvoirs publics et/ou les associations compétentes accompagnent ce désir d’humanité et de fraternité. Rappelons l’immense mouvement lors de la crise des boat-people qui était d’ampleur similaire (environ 120 000 réfugiés vietnamiens et cambodgiens accueillis en France)…

Mais il faut aussi être lucide, aucun pays, aucun région du monde ne peut aujourd’hui (ni demain) accueillir en peu de temps plusieurs millions d’immigrés dans des conditions de vie dignes. Emigrer sous la contrainte est un drame, quitter son pays d’origine et ses proches crée une souffrance qu’il est toujours préférable d’éviter. Il faut donc agir sur les causes pour empêcher la poursuite et même l’explosion (avec l’accroissement de la population mondiale et la multiplication des causes tel le changement climatique) de situations inhumaines et rapidement ingérables malgré toutes les bonnes volontés.

Il n’y a pas de recettes miracles mais il y a tout de même des politiques et des actions qui ont des chances d’avoir des impacts significatifs sur la réduction de l’émigration contrainte. Sur les conflits, des questions se posent. Nous occidentaux cherchons-nous vraiment à promouvoir la paix dans le monde quand on constate qu’Etats-Unis, France et Royaume-Uni sont parmi les 5 principaux exportateurs d’armes (Etats-Unis largement N°1 mondial) ? Comment se fait-il que des armées suréquipées n’arrivent-elles pas à anéantir l’armée de Daesch, notamment quand elles progressent dans des endroits inhabités ? Y-aurait-il besoin de conserver cet ennemi très médiatique pour détourner les opinions occidentales des vraies menaces de grande échelle que sont les crises sociales et écologiques ?

Puisqu’un certain nombre de conflits sont liés au contrôle des réserves pétrolières ou sont financés par certaines monarchies pétrolières, ne faudrait-il pas accélérer notre baisse de consommation de pétrole ? Avec tous les autres effets bénéfiques sur le climat, la pollution/santé, la balance commerciale… Voilà une autre bonne raison de « laisser les fossiles dans le sol pour en finir avec les crimes climatiques » ! L’utilisation majoritaire d’énergies renouvelables accessibles à tous ne permettrait-elle pas aussi de réduire de nombreux conflits liés à la mauvaise répartition géographique des énergies fossiles ?

La fin du soutien aux dictateurs et régimes/mouvements autoritaires ainsi qu’une véritable lutte contre la corruption (notamment via la fin des paradis fiscaux) ne réduiraient-elle pas les risques de conflits, de répression et de misère ? Soutenir et protéger les militant-es des droits de l’homme, de l’environnement, etc dans leur pays est une obligation morale et une chance de changements réels pour améliorer la vie dans ces pays et réduire ainsi le nombre de candidats au départ.

Le militant du commerce équitable que je suis depuis 1991 se doit de rappeler que la faiblesse des prix (des produits agricoles, manufacturiers, etc) et donc des rémunérations est responsable de la grande majorité de la misère sur cette planète. C’est le sens de la tribune « Le commerce équitable, un outil contre l’émigration contrainte » parue hier dans Politis à l’initiative de membres d’Artisans du monde, de Marc Dufumier (agronome) et de Véronique Moreira (EELV). Celles et ceux qui suivent les questions de famines et de sous-alimentation dans le monde savent déjà que « sur le milliard de personnes qui souffrent d’un apport alimentaire quotidien insuffisant, 50% sont de petits paysans, 10% des éleveurs, 20% des paysans sans terre et 20% des urbains pauvres » (ces urbains pauvres étant souvent des paysans ruinés partis rejoindre des bidonvilles).

L’application du modèle agricole occidental aux quasi 3 milliards de paysans obligerait plus de 2 milliards d’entre eux à trouver un travail ailleurs que dans l’agriculture. Comment imaginer que l’industrie ou les services pourront capter autant de main d’œuvre, pour produire quoi et le vendre à qui ? Il est donc fondamental de mener des politiques permettant de maintenir le maximum de paysans sur leurs fermes avec des conditions de vie dignes et donc des rémunérations suffisantes. Cela résoudrait d’ailleurs aussi un grand nombre des problèmes d’accès à l’eau, à l’énergie, à la santé, à l’éducation, etc que l’ONU et des ONGs tentent de régler en vain sans utiliser la rémunération des paysans comme levier alors qu’ils sont les principaux concernés par ces « Objectifs du Millénaire » onusiens.

Les mesures de soutien à apporter pour cela aux agricultures paysannes sont notamment présentées par Marc Dufumier dans son livre « Famine au Sud, malbouffe au Nord ». Pour illustrer l’un des choix politiques à faire en Europe, je dirais que plutôt que de signer un accord TAFTA avec les Etats-Unis (et d’autres accords de libre-échange moins connus), nous devons signer des accords de commerce équitable et permettre à des régions agricoles assez homogènes (L’UE, l’Afrique de l’Ouest, etc) de protéger leurs marchés agricoles comme nous l’avons fait avec succès à la fin du XXème en Europe (et devrions évidemment le refaire en parallèle d’accords de commerce équitable sur certains produits/pays).

Et c’est là que l’on revient encore à des similitudes avec la crise de l’élevage en France (et ailleurs comme on peut le voir avec les manifestations en Allemagne). Là aussi, il faut soutenir des prix rémunérateurs pour des paysans nombreux (des centaines de milliers d’emplois agricoles ont disparu en France, on imagine le potentiel d’emplois nouveaux avec une autre politique agricole). Cela passe par plus de régulation de l’offre pour l’ajuster à la demande comme l’UE a su le faire par le passé avant qu’elle n’élimine tous ces outils pour une libéralisation totale de l’agriculture (voir position hier de la Confédération Paysanne). Cela passe aussi par des achats publics (écoles, hopitaux, etc) auprès des paysans français c’est-à-dire la relocalisation de l’alimentation, ici et partout dans le monde car l’agriculture n’est pas une production comme les autres, il faut garantir une souveraineté alimentaire. Les organisations paysannes ouest-africaines, avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, réclamaient seulement de pouvoir nourrir leurs familles, leurs communautés régionales et nationales. Mais pas d’exporter pour nourrir le monde comme le prônent encore les dirigeants de la FNSEA et le gouvernement Valls aujourd’hui alors que c’est une impasse qui ne bénéficie réellement qu’aux multinationales (dont celle de Xavier Beulin, Pdt de la FNSEA…).

Pour produire notre alimentation, l’agriculture fait vivre ou survivre la moitié de la population mondiale. Il y a de nombreux leviers économiques et techniques identifiés permettant de faire vivre dignement les paysans sur leurs fermes. Les outils de soutiens et de régulation qui marchent sont connus des chercheurs. Sur le terrain, des milliers d’expériences locales et internationales (dont le commerce équitable) montrent la voie. Elles sont aussi des solutions efficaces pour diminuer les gaz à effet de serre ou permettre aux paysans de mieux résister aux effets du changement climatique.

Les crises sociales et écologiques s’accélèrent et s’amplifient, il est impératif de mettre en œuvre des actions fraternelles pour gérer l’urgence pour les réfugiés comme pour les éleveurs mais seules des politiques écologistes et altermondialistes apporteront des solutions de moyen et long termes.

En Equateur, la politique anti-écologique et autoritaire de Rafael Correa est vivement contestée

Ce vendredi 26 juin 2015, Manuel Valls devait se rendre en visite officielle en Equateur après trois jours passés en Colombie. Selon le communiqué de Matignon, ce déplacement voit « la signature de nombreux accords » et l’occasion « de porter, dans la perspective de la COP21 qui se tiendra en décembre à Paris, le message de la France en faveur du développement durable et de la croissance verte ». M. Valls est rentré en France en raison de l’attentat qui est survenu vendredi matin. Mais sa rencontre prévue avec le président équatorien Rafael Correa, le chef du gouvernement s’annonçait comme un entretien avec un autre expert de l’habillage écologique, selon des ONGs équatoriennes.

En effet, la politique de Rafael Correa, réélu en 2013, est de plus en plus contestée sur le plan écologique mais aussi social, économique et démocratique. Ainsi, Manuel Valls atterrit dans la capitale équatorienne, Quito, alors que des manifestations quasi quotidiennes y ont lieu pacifiquement depuis deux semaines ainsi que dans les principales autres villes. Les projets de loi taxant les plus-values immobilières et les successions cristallisent la mobilisation de l’opposition politique. Mais la récente forte hausse de la TVA exaspère les classes moyennes qui avaient pourtant voté massivement pour le président charismatique.

Quant aux syndicats de salariés, ils ont à leur tour défilé mercredi dans la capitale, dénonçant la baisse de 40 % des retraites (la part initialement versée par l’Etat mais que Correa vient d’annuler).

Face à cette contestation sans précédent depuis sa première élection en 2007, le président a dénoncé « une conspiration » de « gens très violents » lors de son émission télévisée hebdomadaire tournée depuis Milan où il visitait le pavillon équatorien à l’Expo Universelle. Ses partisans ont également manifesté dans la capitale, séparés de ses opposants par un important cordon policier. A son retour dans le pays andin le 15 juin, Rafael Correa a cependant repoussé les projets de loi contestés pour tenter de calmer l’opposition. Mais la mobilisation ne faiblit pas, et une manifestation jeudi 25 juin dans la capitale économique Guayaquil a rassemblé plusieurs milliers d’opposants.

Mouvements écolos et indigènes traités comme des ennemis de l’intérieur

Au-delà d’une opposition politique logique de la part de la droite équatorienne, l’exaspération d’anciens électeurs de Correa témoigne de la colère montante contre l’attitude de plus en plus autoritaire du président. Selon Ivonne Yanez, de l’ONG Accion Ecologica (fondée en 1986), ce virage répressif a eu lieu dès 2009 quand son organisation et la Confédération kichwa de l’Équateur (Ecuarunari), l’une des principales organisations indigènes, ont organisé des marches contre les projets de loi sur les mines.

Utilisant un décret présidentiel permettant de dissoudre une organisation de la société civile « si elle porte atteinte à la sécurité ou aux intérêts de l’État », le gouvernement Correa a interdit Accion Ecologica en mars 2009 avant de reculer face aux protestations. En décembre 2013, c’est la Fondation Pachamama, sur les droits des communautés indigènes, qui a été interdite d’exercice après s’être opposée à un nouveau plan gouvernemental d’exploitation pétrolière en Amazonie.

Soutiens importants du candidat Correa en 2007 grâce à ses promesses de défense de leurs droits et territoires, les mouvements indigènes sont désormais traités comme des ennemis de l’intérieur. Dernière illustration, la tentative d’expulsion de la Confédération des Nationalités Indigènes d’Equateur (CONAIE) de son siège en décembre 2014 et qui a été dénoncée par 450 intellectuels et activistes du monde.

L’abandon du très symbolique projet Yasuni ITT en août 2013 par Rafael Correa pèse également dans ses relations avec les écologistes et les communautés indigènes. Initialement proposé par Accion Ecologica et le réseau Oil Watch lors des négociations sur le climat en 1997, ce projet vise à renoncer à l’exploitation du pétrole dans le parc naturel Yasuni considéré comme l’une des réserves de biosphère les plus importantes au monde par l’Unesco et où vivent encore des peuples indigènes en isolement volontaire.

C’est Alberto Acosta, allié de Rafael Correa en 2007 et proche des écologistes, qui en fit, en 2007, un projet officiel défendu internationalement par le président. Mais pour celui qui est devenu depuis un adversaire politique de Correa, celui-ci n’y a jamais cru, « cela lui a juste permis de se donner une image positive dans les milieux progressistes occidentaux ».

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Remise des signatures pour un référendum à la CNE par le Collectif Yasunidos le 12 avril 2014.

Début 2014, le collectif Yasunidos a remis 757 636 signatures d’électeurs équatoriens au Conseil National Electoral (CNE), un nombre supérieur au seuil minimum permettant d’organiser un référendum populaire contre l’exploitation du Yasuni ITT. Mais le CNE a rejeté la validité des signatures, de manière frauduleuse selon les ONGs qui ont mobilisé les signataires. Lors de son trajet vers la COP 20 de Lima, le Collectif Yasunidos a vu son bus immobilisé à la frontière par la police équatorienne.

Politique extrativiste et répression

Selon Alternatives au Développement Extractiviste et Anthropocentré (ALDEAH) qui développe une critique argumentée sur la politique de Rafael Correa, avant son arrivée au pouvoir, « 30% de l’Amazonie équatorienne était concessionnée aux entreprises pétrolières, aujourd’hui, c’est presque 80 % ». Symbole du conflit entre pétrole et biodiversité, le parc Yasuni est devenu une zone interdite d’accès aux regards indépendants. Une délégation de parlementaires allemands, dont le pays finance une bonne part de la protection du parc, a même été interdite de territoire en décembre 2014 alors qu’elle voulait l’inspecter…

L’activité minière est l’autre grande source de vives tensions entre le président et les mouvements écologistes et indigènes. Dans le sud du pays, des communautés autochtones Shuar opposées à l’exploitation minière de leur territoire sont intimidées, selon la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme). En décembre 2014, l’un des leaders Shuar des opposants à l’industrie minière (ici en partie chinoise) a été retrouvé mort sur le bord du fleuve Zamora. Au nord, dans la région de l’Intag, c’est un projet de mine de cuivre que refusent les familles paysannes depuis plus de vingt ans. Après avoir obligé des compagnies japonaise et canadienne à renoncer à exploiter cette mine, ces familles sont désormais confrontés à la volonté de Rafael Correa de mettre en œuvre ce projet avec une compagnie chilienne.

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Des policiers sont restés plusieurs mois dans le village
de Junin, présidé par Javier Ramirez

En décembre 2013, inquiète pour la sécurité de l’un des opposants, Amnesty International a lancé une action urgente. Auparavant, Rafael Correa avait publiquement accusé Carlos Zorrilla, habitant de la région mais d’origine cubaine, de mener des activités « déstabilisatrices » et « constituant une ingérence étrangère dans la politique nationale ».

Pour sa part, en 2014, le leader d’une communauté villageoise impactée par ce projet, Javier Ramirez, a passé dix mois en prison accusé à tort de sabotage, terrorisme et rébellion selon la FIDH. Devant la grande banderole posée devant sa maison, Javier m’explique que la compagnie d’Etat a depuis réussi, avec l’aide des militaires, à s’installer sur la concession et à commencer l’exploration. Malgré les intimidations régulières, il promet de continuer à lutter pour empêcher l’exploitation à ciel ouvert qui pourrait démarrer d’ici trois ans et dévasterait les ressources naturelles vitales pour ces communautés paysannes.

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Javier Ramirez

Le masque tombe

Ces exemples de répression de luttes citoyennes et la position anti-avortement du président Correa détonent avec son image progressiste répandue dans les rangs d’une partie de la gauche en France. Certes, sous l’impulsion du mouvement social équatorien qui a soutenu sa première élection, une Constitution progressiste a été rédigée puis adoptée par référendum en 2008. Elle donne notamment des droits à la nature et renforce tous les droits humains. Un secrétariat d’Etat du Buen Vivir a effectivement été mis en place, ce que ne manque pas de rappeler le président lors de ses voyages à l’étranger.

Mais dans les faits, la « Révolution citoyenne équatorienne » semble bel et bien sacrifiée par la politique extractiviste et la dérive autoritaire de l’économiste Correa. Si les cours élevés du pétrole lui ont permis de financer de réels programmes sociaux pour les plus pauvres, il n’a pas pour autant réorienté le modèle économique du pays vers un usage sobre des ressources naturelles et compatible avec un réel « Buen vivir » de toute la population équatorienne. La chute du prix du baril fait aujourd’hui tomber le masque.

Dans ce contexte, on peut se demander si Manuel Valls ne vantera pas plutôt auprès de Rafael Correa le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre plutôt que de développement durable… A moins que le très catholique président n’ait été converti depuis par l’encyclique écologique du pape François avec qui il aura d’ailleurs l’occasion d’en débattre lors de sa venue à Quito les 5 et 6 juillet prochain.

NB : Cet article a été publié dans le magazine en ligne Reporterre le 26 juin 2015.


Pourquoi j’irai, en tant que militant écologiste, manifester contre la loi sur le renseignement le 4 mai.

Comment croire que cette loi servira en priorité à éviter de terribles attentats quand on constate les choix récents concernant l’utilisation des forces de l’ordre. Alors qu’il n’y avait qu’un dispositif policier léger affecté à la protection de l’équipe de Charlie Hebdo, pourtant clairement menacée par les intégristes, le gouvernement Valls décidait de mobiliser 200 gendarmes et un hélicoptère pendant plusieurs semaines pour défendre le projet de barrage de Sivens. Quelles sont réellement les priorités du gouvernement ?

En décidant de réprimer ainsi violemment, y compris avec des armes militaires comme celle qui a tué Rémi Fraisse, des défenseurs de l’environnement très majoritairement non-violents, Valls ne faisait-il pas simplement qu’appliquer l’Etat de droit comme demain il plaidera qu’il utilise cette loi seulement pour protéger les Français ? C’est évidemment ce que la communication officielle a tenté de faire croire à l’opinion mais il est aisé aujourd’hui de démontrer le contraire en quelques lignes.

Quand la répression s’est abattue froidement sur les opposants au barrage le 1er septembre 2014, le gouvernement savait, depuis juillet 2014, que la Commission européenne considérait ce projet comme contraire au droit européen (ce qui s’est confirmé par une procédure d’infraction fin novembre 2014). Interpelés depuis 2013 par des associations, des conseils scientifiques et des élus, les services locaux de l’Etat et les Ministères savaient que les critiques du projet (alternatives non étudiées, surdimensionnement, études d’impacts insuffisantes, gouffre financier public pour peu de bénéficiaires…) étaient fondées, ce que les deux rapports d’experts ont ensuite confirmés. Quand Valls a rassuré la FNSEA le 6 septembre 2014[i] en lui disant qu’il « tenait bon à Sivens », après déjà une semaine de brutalités contre des opposants légitimes, il avait volontairement fait le choix d’utiliser de nombreuses forces de l’ordre non pas pour défendre l’intérêt général ou l’Etat de droit mais pour défendre des intérêts économiques et politiques d’une minorité. Car il est désormais évident que ce projet de barrage bénéficiait d’abord au modèle agro-industriel des dirigeants de la FNSEA, aux entreprises du BTP, à la santé financière du bureau d’étude et constructeur de barrages (la CACG) et aux calculs politiciens de certains notables locaux.

Le détournement de moyens publics (financement du projet, administration, forces de l’ordre et moyens de renseignement…) aux profits d’intérêts privés dans le cadre du barrage de Sivens l’est malheureusement aussi concernant beaucoup d’autres luttes citoyennes et non-violentes (anti-OGM, défense d’une agriculture paysanne, opposition aux projets d’aménagements inutiles et imposés, sortie du nucléaire, etc).

Comment croire que cette loi sur le renseignement ne servira pas au gouvernement Valls (et ses successeurs défendant le système oligarchique[ii] qui remplace progressivement notre fragile démocratie) à mieux réprimer les mouvements citoyens qui se mobilisent contre l’intérêt des puissants et de leurs alliés ? Pour diverses raisons, Valls et Hollande veulent absolument lancer de grands chantiers de travaux publics (aéroport NDDL, autoroute, LGV, THT…), poursuivre le nucléaire, exploiter le gaz de schiste, etc. Mais, sur ces questions, les mobilisations citoyennes emportent de plus en plus de succès. La volonté de Valls de faire échouer le mouvement des ZADs en réprimant illégalement celle de Sivens (la ZAD du Testet) s’est retournée contre lui quand ses consignes d’extrême fermeté ont conduit ses troupes à tuer Rémi Fraisse, ce qui a donné une forte visibilité au phénomène zadiste et l’a ensuite amplifié sur le territoire.

Face à ce renforcement de la contestation, Hollande laisse croire que les citoyens seront mieux écoutés (si j’ose dire…) à travers une réforme de la démocratie participative pour les projets impactant l’environnement[iii]. Si les débats multi-acteurs en cours sont riches et vont dans le bon sens, il y a peu d’espoir que cette réforme, qui est annoncée au Parlement pour l’automne prochain, n’accouche pas d’une souris verte… D’ici là, le gouvernement espère toujours que la loi Macron sera enfin adoptée et lui donnera ainsi le droit de légiférer par ordonnance pour modifier le droit de l’environnement et de l’urbanisme. Selon Le Monde[iv], il pourra ainsi « moderniser et simplifier » les procédures de « participation du public à l’élaboration de certains projets » et enfin « accélérer le règlement des litiges relatifs aux projets susceptibles d’avoir une incidence sur l’environnement ». D’un côté, Hollande et Valls promettent plus de démocratie, plus d’écoute de la société, d’un autre, ils demandent à pouvoir faire passer en force de nombreux projets contestés par ordonnance…

Ce passage en force, plus facile grâce à la loi Macron, ne manquera pas de mobiliser de nombreux citoyens et des résistances fortes sur le terrain quand les bulldozers menaceront. Et c’est là où l’attentat contre Charlie Hebdo est l’aubaine pour le gouvernement puisqu’il espère que l’émotion suscitée lui permettra de faire passer cette loi liberticide sur le renseignement. La version initiale du projet de loi était d’ailleurs sincère puisqu’était désormais inclue dans le champ du renseignement la « prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ». En résistant collectivement sur le terrain à Notre-Dame des Landes, à Sivens et ailleurs, nous sommes régulièrement accusés de troubler la paix publique. Donc, quelques mois après la longue répression à Sivens, on comprend bien qui est visé, à côté des terroristes, par ce projet de loi. D’ailleurs, nous avons désormais l’habitude d’être traités comme des ennemis de l’intérieur[v], comme des terroristes.

Il ne faut pas se laisser endormir par la modification du projet de loi qui vise désormais la « prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions et des violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale ». Cela reste flou et nous sommes dans le collimateur, quelque soit le contenu du texte final. Comme nous le répètent les gendarmes à chaque fois que nous protestons contre leurs actions illégales (brutalités, destruction de véhicules et autres effets personnels…) : « Vous n’avez qu’à déposer plainte ! ». Oui, c’est vrai mais beaucoup de plaintes ont été refusées ensuite par les gendarmes, les autres sont actuellement sans suite. Comment alors, demain, en tant qu’organisateurs de mobilisations, en tant que Zadistes occupant sans violence un chantier illégal, pourrons-nous faire reconnaître que nos communications sont surveillées illégalement ? Même si nos mouvements sont déjà régulièrement surveillés avant cette nouvelle loi, nous savons que celle-ci va fortement amplifier les moyens techniques des services de renseignement, affaiblir nos capacités de mobilisations et violer notre vie privée.

A l’heure où de plus en plus de gens, en France et ailleurs, rejoignent nos idées et nos combats, nous devons absolument résister à cette loi qui vise à nous intimider et à réprimer encore plus nos actions collectives pour l’intérêt général. Chaque militant/e écologiste, chaque zadiste, chaque paysan/ne, chaque citoyen/ne solidaire des migrants, etc devrait se sentir menacé/e par ce projet de loi et se mobiliser. Pour ma part, j’irai donc manifester lundi 4 mai à 18 h 30, place des Invalides, à Paris. J’espère que les organisations écologistes, de défense de l’environnement, la Confédération Paysanne, etc rejoindront les organisations qui appellent à ce rassemblement. Avant que nos prochaines résistances ne soient sous haute surveillance…

A noter qu’une pétition en ligne a déjà recueilli 119 000 signatures remises ce mardi à Matignon, vous pouvez encore la signer ici.


[i] M. Valls prétend que le barrage de Sivens servira à installer de jeunes agriculteurs, Grégoire Souchay (Reporterre), 09/09/14

[ii] Comment les riches détruisent le monde, Hervé Kempf (Reporterre), 7 juin 2012

[iii] Voir web de la Commission spécialisée sur la démocratisation du dialogue environnemental et les 20 propositions de mouvements de citoyens

[iv] Loi Macron : la modification par ordonnance du droit de l’environnement approuvée, Le Monde.fr avec AFP, 07/02/15

[v] Voir les chapitres 8 et 9 de mon petit livre Sivens, un barrage contre la démocratie, Ben Lefetey (préface de José Bové), Editions Les Petits Matins.