Pourquoi j’irai, en tant que militant écologiste, manifester contre la loi sur le renseignement le 4 mai.

Comment croire que cette loi servira en priorité à éviter de terribles attentats quand on constate les choix récents concernant l’utilisation des forces de l’ordre. Alors qu’il n’y avait qu’un dispositif policier léger affecté à la protection de l’équipe de Charlie Hebdo, pourtant clairement menacée par les intégristes, le gouvernement Valls décidait de mobiliser 200 gendarmes et un hélicoptère pendant plusieurs semaines pour défendre le projet de barrage de Sivens. Quelles sont réellement les priorités du gouvernement ?

En décidant de réprimer ainsi violemment, y compris avec des armes militaires comme celle qui a tué Rémi Fraisse, des défenseurs de l’environnement très majoritairement non-violents, Valls ne faisait-il pas simplement qu’appliquer l’Etat de droit comme demain il plaidera qu’il utilise cette loi seulement pour protéger les Français ? C’est évidemment ce que la communication officielle a tenté de faire croire à l’opinion mais il est aisé aujourd’hui de démontrer le contraire en quelques lignes.

Quand la répression s’est abattue froidement sur les opposants au barrage le 1er septembre 2014, le gouvernement savait, depuis juillet 2014, que la Commission européenne considérait ce projet comme contraire au droit européen (ce qui s’est confirmé par une procédure d’infraction fin novembre 2014). Interpelés depuis 2013 par des associations, des conseils scientifiques et des élus, les services locaux de l’Etat et les Ministères savaient que les critiques du projet (alternatives non étudiées, surdimensionnement, études d’impacts insuffisantes, gouffre financier public pour peu de bénéficiaires…) étaient fondées, ce que les deux rapports d’experts ont ensuite confirmés. Quand Valls a rassuré la FNSEA le 6 septembre 2014[i] en lui disant qu’il « tenait bon à Sivens », après déjà une semaine de brutalités contre des opposants légitimes, il avait volontairement fait le choix d’utiliser de nombreuses forces de l’ordre non pas pour défendre l’intérêt général ou l’Etat de droit mais pour défendre des intérêts économiques et politiques d’une minorité. Car il est désormais évident que ce projet de barrage bénéficiait d’abord au modèle agro-industriel des dirigeants de la FNSEA, aux entreprises du BTP, à la santé financière du bureau d’étude et constructeur de barrages (la CACG) et aux calculs politiciens de certains notables locaux.

Le détournement de moyens publics (financement du projet, administration, forces de l’ordre et moyens de renseignement…) aux profits d’intérêts privés dans le cadre du barrage de Sivens l’est malheureusement aussi concernant beaucoup d’autres luttes citoyennes et non-violentes (anti-OGM, défense d’une agriculture paysanne, opposition aux projets d’aménagements inutiles et imposés, sortie du nucléaire, etc).

Comment croire que cette loi sur le renseignement ne servira pas au gouvernement Valls (et ses successeurs défendant le système oligarchique[ii] qui remplace progressivement notre fragile démocratie) à mieux réprimer les mouvements citoyens qui se mobilisent contre l’intérêt des puissants et de leurs alliés ? Pour diverses raisons, Valls et Hollande veulent absolument lancer de grands chantiers de travaux publics (aéroport NDDL, autoroute, LGV, THT…), poursuivre le nucléaire, exploiter le gaz de schiste, etc. Mais, sur ces questions, les mobilisations citoyennes emportent de plus en plus de succès. La volonté de Valls de faire échouer le mouvement des ZADs en réprimant illégalement celle de Sivens (la ZAD du Testet) s’est retournée contre lui quand ses consignes d’extrême fermeté ont conduit ses troupes à tuer Rémi Fraisse, ce qui a donné une forte visibilité au phénomène zadiste et l’a ensuite amplifié sur le territoire.

Face à ce renforcement de la contestation, Hollande laisse croire que les citoyens seront mieux écoutés (si j’ose dire…) à travers une réforme de la démocratie participative pour les projets impactant l’environnement[iii]. Si les débats multi-acteurs en cours sont riches et vont dans le bon sens, il y a peu d’espoir que cette réforme, qui est annoncée au Parlement pour l’automne prochain, n’accouche pas d’une souris verte… D’ici là, le gouvernement espère toujours que la loi Macron sera enfin adoptée et lui donnera ainsi le droit de légiférer par ordonnance pour modifier le droit de l’environnement et de l’urbanisme. Selon Le Monde[iv], il pourra ainsi « moderniser et simplifier » les procédures de « participation du public à l’élaboration de certains projets » et enfin « accélérer le règlement des litiges relatifs aux projets susceptibles d’avoir une incidence sur l’environnement ». D’un côté, Hollande et Valls promettent plus de démocratie, plus d’écoute de la société, d’un autre, ils demandent à pouvoir faire passer en force de nombreux projets contestés par ordonnance…

Ce passage en force, plus facile grâce à la loi Macron, ne manquera pas de mobiliser de nombreux citoyens et des résistances fortes sur le terrain quand les bulldozers menaceront. Et c’est là où l’attentat contre Charlie Hebdo est l’aubaine pour le gouvernement puisqu’il espère que l’émotion suscitée lui permettra de faire passer cette loi liberticide sur le renseignement. La version initiale du projet de loi était d’ailleurs sincère puisqu’était désormais inclue dans le champ du renseignement la « prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique ». En résistant collectivement sur le terrain à Notre-Dame des Landes, à Sivens et ailleurs, nous sommes régulièrement accusés de troubler la paix publique. Donc, quelques mois après la longue répression à Sivens, on comprend bien qui est visé, à côté des terroristes, par ce projet de loi. D’ailleurs, nous avons désormais l’habitude d’être traités comme des ennemis de l’intérieur[v], comme des terroristes.

Il ne faut pas se laisser endormir par la modification du projet de loi qui vise désormais la « prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions et des violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale ». Cela reste flou et nous sommes dans le collimateur, quelque soit le contenu du texte final. Comme nous le répètent les gendarmes à chaque fois que nous protestons contre leurs actions illégales (brutalités, destruction de véhicules et autres effets personnels…) : « Vous n’avez qu’à déposer plainte ! ». Oui, c’est vrai mais beaucoup de plaintes ont été refusées ensuite par les gendarmes, les autres sont actuellement sans suite. Comment alors, demain, en tant qu’organisateurs de mobilisations, en tant que Zadistes occupant sans violence un chantier illégal, pourrons-nous faire reconnaître que nos communications sont surveillées illégalement ? Même si nos mouvements sont déjà régulièrement surveillés avant cette nouvelle loi, nous savons que celle-ci va fortement amplifier les moyens techniques des services de renseignement, affaiblir nos capacités de mobilisations et violer notre vie privée.

A l’heure où de plus en plus de gens, en France et ailleurs, rejoignent nos idées et nos combats, nous devons absolument résister à cette loi qui vise à nous intimider et à réprimer encore plus nos actions collectives pour l’intérêt général. Chaque militant/e écologiste, chaque zadiste, chaque paysan/ne, chaque citoyen/ne solidaire des migrants, etc devrait se sentir menacé/e par ce projet de loi et se mobiliser. Pour ma part, j’irai donc manifester lundi 4 mai à 18 h 30, place des Invalides, à Paris. J’espère que les organisations écologistes, de défense de l’environnement, la Confédération Paysanne, etc rejoindront les organisations qui appellent à ce rassemblement. Avant que nos prochaines résistances ne soient sous haute surveillance…

A noter qu’une pétition en ligne a déjà recueilli 119 000 signatures remises ce mardi à Matignon, vous pouvez encore la signer ici.


[i] M. Valls prétend que le barrage de Sivens servira à installer de jeunes agriculteurs, Grégoire Souchay (Reporterre), 09/09/14

[ii] Comment les riches détruisent le monde, Hervé Kempf (Reporterre), 7 juin 2012

[iii] Voir web de la Commission spécialisée sur la démocratisation du dialogue environnemental et les 20 propositions de mouvements de citoyens

[iv] Loi Macron : la modification par ordonnance du droit de l’environnement approuvée, Le Monde.fr avec AFP, 07/02/15

[v] Voir les chapitres 8 et 9 de mon petit livre Sivens, un barrage contre la démocratie, Ben Lefetey (préface de José Bové), Editions Les Petits Matins.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *