Crise des réfugiés et des éleveurs : agir sur les causes à travers des politiques écologistes et altermondialistes

Une crise chasse l’autre habituellement sur les écrans de TV. Mais depuis le début de l’été, deux crises se disputent la couverture médiatique en France. Et en ce jeudi 3 septembre 2015, les gros tracteurs  de la FNSEA ont obtenu la Une au détriment de la photo choc de ce petit garçon mort noyé d’avoir cru au rêve européen. Tout au moins jusqu’à ce que l’absence de la photo dans la presse française devienne en elle-même un scandale et que cela occupe l’attention des journalistes une bonne partie de la journée.

Autre point commun entre ces deux crises majeures, l’annonce aujourd’hui de mesures par le gouvernement français. Mesures qui ne vont résoudre que partiellement les crises et sur du court terme seulement (et encore, voyons la mise en pratique pour en juger). Certes, il n’est pas simple dans ce monde interdépendant de résoudre les crises majeures mais il est déplorable de constater que si peu de prévention a été faite alors que ces drames étaient prévisibles.

Concernant l’immigration en Europe (mais aussi en Afrique ou en Asie du Sud-Est par ex), elle est souvent contrainte, une très grande majorité des personnes décidant de fuir leur pays où leur vie est menacée, physiquement et/ou socialement. Cela peut être pour des raisons politiques comme les conflits (Syrie, Irak, etc) ou les persécutions (minorités religieuses ou « ethniques », militant-es des droits de l’homme, de l’environnement, contre la corruption, etc). Les causes du départ sont aussi la misère économique dans de nombreux pays où il est difficile de trouver un emploi ou de vivre de son travail…

Je me rappelle avoir visité une grande exposition à Bruxelles dans les années 1994-95 qui montrait admirablement bien les différentes causes de l’émigration. Chaque visiteur se mettait dans la peau d’un-e émigré-e de façon aléatoire et commençait à vivre son parcours infernal entre son pays d’origine et son pays de destination. Des étudiants jouaient le rôle de policiers ou d’agents chargés des demandeurs d’asiles et on pouvait rapidement se rendre compte de l’humiliation vécue par ces personnes venant chercher un avenir moins brutal en Europe. Il serait bon de remettre à jour et diffuser massivement ce type d’exposition sur tout le territoire pour faire de la pédagogie sur les migrations. Le musée de l’histoire de l’immigration à Paris devrait aussi être décliné en régions pour contribuer également à rappeler que la France a toujours été un pays de migrations (in et out) et espérer ainsi faire baisser les scores du FN.

Evidemment, il faut prendre des mesures d’urgence pour gérer l’afflux de réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie, en Irak et partout où les conflits meurtriers inciteront toujours les gens à fuir pour sauver leur peau. Certains réfugiés ne cherchent qu’un  accueil temporaire et retourneront dans leur pays si cet exil forcé ne dure pas trop longtemps. Pour plein de bonnes raisons personnelles, d’autres renonceront à repartir et s’intégreront dans leur pays d’accueil comme ce fut le cas dans le passé et à présent pour de nombreux immigrés en Europe mais aussi de nombreux européens ayant émigré dans le monde à différentes époques. Chaque pays, chaque région, chaque commune peut prendre sa part dans cette politique européenne solidaire. Déjà, partout en Europe, des personnes et des familles viennent en aide aux réfugiés et on peut aisément imaginer qu’un vaste mouvement s’élance si les pouvoirs publics et/ou les associations compétentes accompagnent ce désir d’humanité et de fraternité. Rappelons l’immense mouvement lors de la crise des boat-people qui était d’ampleur similaire (environ 120 000 réfugiés vietnamiens et cambodgiens accueillis en France)…

Mais il faut aussi être lucide, aucun pays, aucun région du monde ne peut aujourd’hui (ni demain) accueillir en peu de temps plusieurs millions d’immigrés dans des conditions de vie dignes. Emigrer sous la contrainte est un drame, quitter son pays d’origine et ses proches crée une souffrance qu’il est toujours préférable d’éviter. Il faut donc agir sur les causes pour empêcher la poursuite et même l’explosion (avec l’accroissement de la population mondiale et la multiplication des causes tel le changement climatique) de situations inhumaines et rapidement ingérables malgré toutes les bonnes volontés.

Il n’y a pas de recettes miracles mais il y a tout de même des politiques et des actions qui ont des chances d’avoir des impacts significatifs sur la réduction de l’émigration contrainte. Sur les conflits, des questions se posent. Nous occidentaux cherchons-nous vraiment à promouvoir la paix dans le monde quand on constate qu’Etats-Unis, France et Royaume-Uni sont parmi les 5 principaux exportateurs d’armes (Etats-Unis largement N°1 mondial) ? Comment se fait-il que des armées suréquipées n’arrivent-elles pas à anéantir l’armée de Daesch, notamment quand elles progressent dans des endroits inhabités ? Y-aurait-il besoin de conserver cet ennemi très médiatique pour détourner les opinions occidentales des vraies menaces de grande échelle que sont les crises sociales et écologiques ?

Puisqu’un certain nombre de conflits sont liés au contrôle des réserves pétrolières ou sont financés par certaines monarchies pétrolières, ne faudrait-il pas accélérer notre baisse de consommation de pétrole ? Avec tous les autres effets bénéfiques sur le climat, la pollution/santé, la balance commerciale… Voilà une autre bonne raison de « laisser les fossiles dans le sol pour en finir avec les crimes climatiques » ! L’utilisation majoritaire d’énergies renouvelables accessibles à tous ne permettrait-elle pas aussi de réduire de nombreux conflits liés à la mauvaise répartition géographique des énergies fossiles ?

La fin du soutien aux dictateurs et régimes/mouvements autoritaires ainsi qu’une véritable lutte contre la corruption (notamment via la fin des paradis fiscaux) ne réduiraient-elle pas les risques de conflits, de répression et de misère ? Soutenir et protéger les militant-es des droits de l’homme, de l’environnement, etc dans leur pays est une obligation morale et une chance de changements réels pour améliorer la vie dans ces pays et réduire ainsi le nombre de candidats au départ.

Le militant du commerce équitable que je suis depuis 1991 se doit de rappeler que la faiblesse des prix (des produits agricoles, manufacturiers, etc) et donc des rémunérations est responsable de la grande majorité de la misère sur cette planète. C’est le sens de la tribune « Le commerce équitable, un outil contre l’émigration contrainte » parue hier dans Politis à l’initiative de membres d’Artisans du monde, de Marc Dufumier (agronome) et de Véronique Moreira (EELV). Celles et ceux qui suivent les questions de famines et de sous-alimentation dans le monde savent déjà que « sur le milliard de personnes qui souffrent d’un apport alimentaire quotidien insuffisant, 50% sont de petits paysans, 10% des éleveurs, 20% des paysans sans terre et 20% des urbains pauvres » (ces urbains pauvres étant souvent des paysans ruinés partis rejoindre des bidonvilles).

L’application du modèle agricole occidental aux quasi 3 milliards de paysans obligerait plus de 2 milliards d’entre eux à trouver un travail ailleurs que dans l’agriculture. Comment imaginer que l’industrie ou les services pourront capter autant de main d’œuvre, pour produire quoi et le vendre à qui ? Il est donc fondamental de mener des politiques permettant de maintenir le maximum de paysans sur leurs fermes avec des conditions de vie dignes et donc des rémunérations suffisantes. Cela résoudrait d’ailleurs aussi un grand nombre des problèmes d’accès à l’eau, à l’énergie, à la santé, à l’éducation, etc que l’ONU et des ONGs tentent de régler en vain sans utiliser la rémunération des paysans comme levier alors qu’ils sont les principaux concernés par ces « Objectifs du Millénaire » onusiens.

Les mesures de soutien à apporter pour cela aux agricultures paysannes sont notamment présentées par Marc Dufumier dans son livre « Famine au Sud, malbouffe au Nord ». Pour illustrer l’un des choix politiques à faire en Europe, je dirais que plutôt que de signer un accord TAFTA avec les Etats-Unis (et d’autres accords de libre-échange moins connus), nous devons signer des accords de commerce équitable et permettre à des régions agricoles assez homogènes (L’UE, l’Afrique de l’Ouest, etc) de protéger leurs marchés agricoles comme nous l’avons fait avec succès à la fin du XXème en Europe (et devrions évidemment le refaire en parallèle d’accords de commerce équitable sur certains produits/pays).

Et c’est là que l’on revient encore à des similitudes avec la crise de l’élevage en France (et ailleurs comme on peut le voir avec les manifestations en Allemagne). Là aussi, il faut soutenir des prix rémunérateurs pour des paysans nombreux (des centaines de milliers d’emplois agricoles ont disparu en France, on imagine le potentiel d’emplois nouveaux avec une autre politique agricole). Cela passe par plus de régulation de l’offre pour l’ajuster à la demande comme l’UE a su le faire par le passé avant qu’elle n’élimine tous ces outils pour une libéralisation totale de l’agriculture (voir position hier de la Confédération Paysanne). Cela passe aussi par des achats publics (écoles, hopitaux, etc) auprès des paysans français c’est-à-dire la relocalisation de l’alimentation, ici et partout dans le monde car l’agriculture n’est pas une production comme les autres, il faut garantir une souveraineté alimentaire. Les organisations paysannes ouest-africaines, avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, réclamaient seulement de pouvoir nourrir leurs familles, leurs communautés régionales et nationales. Mais pas d’exporter pour nourrir le monde comme le prônent encore les dirigeants de la FNSEA et le gouvernement Valls aujourd’hui alors que c’est une impasse qui ne bénéficie réellement qu’aux multinationales (dont celle de Xavier Beulin, Pdt de la FNSEA…).

Pour produire notre alimentation, l’agriculture fait vivre ou survivre la moitié de la population mondiale. Il y a de nombreux leviers économiques et techniques identifiés permettant de faire vivre dignement les paysans sur leurs fermes. Les outils de soutiens et de régulation qui marchent sont connus des chercheurs. Sur le terrain, des milliers d’expériences locales et internationales (dont le commerce équitable) montrent la voie. Elles sont aussi des solutions efficaces pour diminuer les gaz à effet de serre ou permettre aux paysans de mieux résister aux effets du changement climatique.

Les crises sociales et écologiques s’accélèrent et s’amplifient, il est impératif de mettre en œuvre des actions fraternelles pour gérer l’urgence pour les réfugiés comme pour les éleveurs mais seules des politiques écologistes et altermondialistes apporteront des solutions de moyen et long termes.

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